vendredi 28 décembre 2012

Vitalia revoie 2012


Vitalia championne au SPACE 2011 
crédit photo : @cynthia_kari

Hier soir en allant jeter un dernier œil dans l’étable avant de me coucher, je me suis approché de Vitalia. Couchée dans sa logette, elle ruminait sereine et détendue. Vitalia est la plus vielle vache de notre troupeau. Ensemble depuis 2007 nous avons sillonné les routes de France, de concours en salons et elle m’a offert les plus beau prix dont un éleveur peut rêver. Je me suis assis juste à coté d’elle dans la paille. Nous avons bavardé un moment, je lui ai demandé comment elle allait, ce quelle pensait de cette année qui se termine.
Ça va, ça va, comme une grand mère, me dit Vitalia. Oui parce que je suis grand-mère maintenant. Tu a vu, Etoile, la première de mes filles m ‘a fait une petite fille et elle est joli. Avec Etoile sa mère, nous passons la voir matin et soir en allant à la traite. Tu l’as mise là, tout prêt, avec ses copines pour que je puisse la voir et lui faire un petit bisou. Je trouve qu’elle grandit bien, sa mère est fière d’elle. Et puis c'est pas tout, Devil mon fils qui est parti dans le Jura, fait également de beaux petits . Il est même venu en faire chez nous, c’est Haba la fille d’Etoile qui me l’a dit. Elle en a deux avec elle. Je lui ai dit de faire attention à ses cousines, attention qu’elles ne fassent pas de bêtises. Si elles sont comme leur père, il a toujours été diable ce Devil, me dit elle en éclatant de rire.
Vitalia m’a demandé : "Et toi, comment va tu, je te trouve soucieux". Je lui ai dit : "Oh tu sais, on fait aller, l’année est difficile, la coopérative ou j’envoie ton lait a du mal à nous payer et Christine est inquiète pour finir l’année. Puis il y a tous ces contrôleurs qui sillonnent les campagnes pour voir si nous travaillons comme ils veulent". Vitalia est surprise: "Mais ! Vous travaillez bien, Christine et toi, alors pourquoi viennent t'ils chercher des poux là ou il n’y en a pas. Ah ! J’ai compris, ils se moquent que vous travailliez bien, il faut travailler comme ils veulent. N’ai pas peur, s’ils viennent, nous, on va s’occuper d’eux. Pour ce qui est du lait, il va falloir que ça arrête, moi et mes copines, nous voulons bien travailler mais si c’est pour donner le lait à des imbéciles qui ne sont pas capable de te le payer, ce n’est pas la peine".
Elle a posée la tête sur mon épaule et nous avons continué à bavarder, elle m’a parlé du SPACE à Rennes, le grand salon de l’élevage, là ou elle a connu ses plus belles heures de gloire, quatre années de suite, elle à tout remporté ou presque. Tout les deux nous sommes resté un moment silencieux à revoir ces bons moments. Vitalia aime bien se souvenir de ses heures de gloire à Paris et à Rennes. Reprenant la parole, elle m’a dit : "tu a vu, cet année au SPACE, je n’ai pas été championne mais ils m’ont désignée meilleure laitière, c’est bien meilleure laitière, pour nous c’est un peu comme la médaille du travail, j’en suis fière".
Je me suis souvenu que j’avais quelque chose à lui montrer et j’ai sorti de ma poche la photo trouvée le jour de Noël sur la page Facebook de la FNSEA : "Tu les reconnais? Ho oui! me dit Vitalia, c’est Clochette, la vache de la petite Angeline Léonard et à coté celle d’Olivier Legal, c'était au SPACE en 2011, la dernière fois ou j’ai été championne à Rennes. C'est l’année ou ton amie est venue de Paris me prendre en photo, je me souviens, elle était gentille ton amie et puis venir de Paris pour me prendre en photo. C’est peut-être bien elle qui les a prise également  Clochette et sa voisine? En tout cas je suis contente pour clochette que la FNSEA l’ait choisie pour souhaiter un joyeux Noël". J’ai voulu lui dire que Cynthia n’était pas venu exprès pour la prendre en photo, mais je n’ai rien dit. Vitalia est une vielle dame et elle en est tellement heureuse. Il ne faut jamais enlever leurs illusions aux vielles dames. 
Hervé Pillaud           

dimanche 23 décembre 2012

La bûche de Noël



La bûche des Noël de mon enfance était faite de bois, d’un bois dur d’orme ou de frêne, sans aubier, que de bois de cœur, de cœur tortueux, celui qui tient longtemps, qui met la nuit à se consumer  Chaque buche avait son histoire, elle était choisie de longue date, devait être la plus belle, la plus sèche. Elle faisait la fierté de mon père qui l’avait choisie. Elle devait être à la hauteur de ce que l’on attendait d’elle. Elle devait réchauffer la maison, crépitant dans l’antre. Elle devait tenir, tenir longtemps, porter sa flamme que nous avions bénie. Elle devait être là encore à se consumer le matin quand je m’asseyais sur le bord du foyer, découvrant le cadeau qui avait été déposé  bien avant que je me lève.
Tous les ans, dans l’hiver en "faisant le bois" dans les haies de notre bocage, mon père comme les autres paysans mettait de coté une bûche délicatement choisie. Elle venait toujours d’un vieil arbre, d’un arbre qui avait fini sa vie, duquel plus aucune sève ne montait des racines. La bûche venait de son tronc, toujours du cœur de son tronc. Dès  janvier ou février quand elle avait était choisie, il la ramenait dans la "loge", là où nous entreposions le bois pour l’hiver. Elle était posée sur d’autres rondins pour ne pas prendre l’humidité et sécher doucement jusqu'à Noël.
Le matin du 24 il la ramenait à côté de la cheminée. Elle passait la journée à se réchauffer et le soir, quand la nuit  était tombée, nous la posions dans le foyer sur un lit de braises. Nous mangions la soupe comme chaque soir et sitôt le repas comme s’ils savaient que nous avions fini,  mon oncle et ma tante arrivaient de Mareuil. Tous les Noël, ils passaient la veillée avec nous. La bûche, avait commencé tout juste à se consumer. Ma grand-mère sortait une bouteille d’eau du fond de l’armoire, et une branche de buis séché. L’eau, les uns ou les autres, l’avait rapportée d’un pélerinage à Lourdes et le buis elle le gardait délicatement depuis qu’il avait été béni à la messe des Rameaux.
Nous nous mettions alors tous autour de la cheminée, accompagnant mon grand père qui égrenait à voie haute son chapelet. Nous bénissions chacun à notre tour du plus vieux au plus jeune le morceau de bois dans la cheminée avec le buis que nous avions trempé dans l’eau de Lourdes. Le rituel terminé, les hommes s’asseyaient autour de la table pour y taper une Coinchée, vieux jeu de carte vendéen venu dont je ne sais où et aujourd’hui disparu. Les femmes restaient autour du foyer avec leur tricot. Nous passions la soirée à jouer avec ma sœur, heureux simplement de pouvoir rester veiller avec les grands. À  minuit, ma grand-mère déposait l’enfant dans la crèche et nous allions nous coucher. Juste avant, nous avions déposé nos chaussons sur le bord du foyer, rêvant de ce que nous allions découvrir le lendemain quand maman venait nous réveiller au retour de l’étable.
Il y avait toujours deux cadeaux, un que ma mère m’avait acheté et un que mon père m’avait fabriqué. Ma sœur en avait autant et une orange et quelques chocolats venaient compléter les cadeaux. Nous n’avions pas beaucoup d’argent mais nous n’étions pas pauvre, il ne fallait pas gaspiller, c’est tout. Ce sont les plus beaux cadeaux de Noël que j’ai reçus, ils étaient ceux de mon enfance, de l’amour de mes parents et de mes grands-parents. Nostalgie d’un temps passé, allez-vous penser ? Je ne crois pas, j’ai connu et je connais encore de beaux Noël en famille avec Christine et nos enfants et ils sont tout aussi agréables. Simplement,  ceux de la bûche sont ceux de mon enfance
Hervé Pillaud

dimanche 16 décembre 2012

La crèche


La creche de Boissonet en 2009

Boissonnet : joli nom pour ce minuscule hameau perdu au milieu du bocage de Vendée. Il y avait là deux familles de paysans. Aujourd'hui il n’y a plus de ferme, les terres pas très généreuses sont allées en agrandir une autre. Tout n’est pas perdu, deux jeunes agriculteurs ont ainsi pu s'installer. C’est là que durant quelques années, il n’y a pas si longtemps, nous réalisions chaque noël une crèche vivante, elle faisait la fierté du village. De la mi octobre à la mi janvier elle a pendant toutes ces années animée nos veillées.
D’abord, nous nous retrouvions pour choisir une histoire. Il y a eu celle du quatrième roi mage, celle de la pauvre bergère, l'histoire de l'hotelier pas très hospitalier et bien d’autres encore. A chaque fois un nouveau conte de noël, mais toujours dans le respect de la nativité. Ce n’était pas seulement un spectacle, nous voulions du sens. Noël est la fête de l'enthousiasme par excellence, celui qui permet l’inspiration, celui qui est donnée par le souffle divin, par la présence de dieu.
Chaque mardi soir du début novembre à Noël, nous nous retrouvions une trentaine pour les répétitions, chacun avait son rôle, souvent le même d’année en année. Nous avions nos techniciens, nos couturières, nos scénaristes et tous les figurants. Chaque année, je préparais une génisse qui jouait le rôle du boeuf. Je la choisissais douce et joli. Chaque année mon rôle était le même : rester d’abord caché derrière le boeuf, le rassurer puis venir m’incliner devant l’enfant.
La première était toujours le dimanche qui précède noël, dernier dimanche de l’Avant. Nous assurions une dizaine de séances, deux ou trois par soirée. Sans que nous fassions beaucoup de bruit un bon millier de visiteurs venaient voir. Entre chaque séance, nous invitions les amis à partager avec nous un verre de vin chaud et quelques chocolats. Chacun allait de son commentaire, chacun laissait son obole avec laquelle nous avons acheté des jouets pour les enfants malades depuis qu’un jeune berger rongé par la maladie avait passé son noël à l'hôpital.
J’écris tout ça au passé car la crèche n’est plus, La crèche s’est arrêté il y a trois ans quand Denis le propriétaire de la grange des Boissonets est tombé malade. Denis nous a quitté l’été suivant emportant avec lui le poids de la vie qui ne lui avait jamais fait de cadeaux. Une larme coule sur le papier. Un jour, je ne sais pas quand, la crèche renaîtra. Quand les fantômes de nos souvenirs se seront dissipés, ceux des bergers et des anges qui nous ont quittés. L’enthousiasme reviendra, le vrai, celui du coeur, celui qui nous a porté durant ces années, celui qui fait regarder devant. La grange a été vendue, nous en trouverons une autre. Denis, les bergers et les anges de la-haut  doivent s'impatienter de nous voir reprendre la crèche. Denis, Nicolas et les autres seront ce jour là fier de nous.

Hervé Pillaud


dimanche 9 décembre 2012

Le retour des jouets brisés




Trente jours, trente jours déjà que les vingt skippers alignés sur la ligne  de  départ le 10 novembre à 13:02 ont quittés les Sables d’Olonne pour y revenir en vainqueur avant la fin janvier. Ils ont désormais rejoint leur terrain de jeux favori dans les grands océans du sud ou il n’y a guère que les grand Albatros des mers australes pour les encourager. Tous n’y sont pas, le terrible challenge qui leur interdit tout accostage ailleurs que dans le port de la baie de Cayola en a déjà contraint sept à l’abandon.
Amertume immense dans la solitude de leur fort intérieur. Seul l’accompagnement de ceux avec qui ils ont bâti ce projet permettra de reconstruire. Ils ont bâti ensemble, ils partagent le même sentiment d’injustice, c’est ensembles qu’ils rebâtiront. Alors, les écumes de la déception laisseront la place à de nouveaux projets, à de nouveaux challenges. Ces hommes et ces femmes sont de la race des conquérants. Se fixer des challenges et les réussir est pour eux une seconde nature. Ils ne sont plus dans la course les Marc, Kito, Louis, Zbigniew, Vincent, Jérémy et Samantha. “Plus dans la course” quatre mots qui claquent dans leur tête comme un coup de massue reçu sur le crane.
Cet après-midi Samantha Davis et Jérémy Beyou ont tenu à rentrer leur bateau à Port Olonna comme pour conjurer le sort : rite initiatique pour un nouveau départ. Samantha sur son rafiot blessé, entre la première. Un petit gréement de fortune offert par les marins de Madère et une minuscule voile rouge lui ont permis un retour difficile vers les Sables. Elle est debout à l’avant de son bateau arborant un immense étendard blanc ou deux cœurs rouges entourent un “Merci de votre soutien, je reviendrai”. Maître Coq lui est toujours aussi majestueux, sa blessure est intérieure. Jéremy peine à sortir du cockpit, le coeur gros, son rêve est brisé, il lui faut reconstruire.   Des milliers de personnes les accompagnent. Nous leur devons nos rêves, nous devons être là pour leur donner la flamme nécessaire à un nouveau départ.
Sur le podium un peu plus tard ils sont venus nous saluer. L’amertume est grande mais déjà dans leur regard le rêve de victoire à venir. Ils ont la rage des winners, le serment intérieur de repartir conquérir d’autres graals les accompagne. La “Jacques Vabre” se dessine dans leur tète, seul de nouveaux challenges pourrons effacer la déception. Jerémy est le plus défait mais quand il prend le micro, c’est pour parler d’avenir, de revanche sur le sort, de nouveau départ. Il veut comprendre, faire que cela n’arrive plus, que ce soit un mal pour un bien. Samantha savoure l’instant présent, celui de serrer dans ses bras les enfants qui l’on soutenue, qui sont venu jusqu’ici lui apporter leur dernier dessin. Réconfort désuet mais si important pour se reconstruire.
Je voulais être là, les voir, les toucher, leur dire mon admiration. Ils m’ont fait rêver lors du départ, l’image des vingt grand voiles alignées au départ dans l’océan déchaîné du 10 novembre restera un souvenir indélébile. D’autres évènements viendrons émailler la course avant que le dernier conçurent ne rejoigne port Olonna. Les jours, les semaines à venir aurons pour eux, pour moi, pour nous, leurs lots de joies et de peines, d'anxiété et d'enthousiasme, de haut et de bas. Ils resteront quoi qu’il arrive pour moi une source inépuisable d’inspiration. Ils sont un peu, si tant est que j’en ai besoin un aiguillon me permettant de moi aussi regarder devant.


dimanche 2 décembre 2012

Instant suspendu


Vendredi 30 novembre 13 :30 le soleil de fin d’automne brille sur la Roche sur Yon. Le moment est bucolique, les rues du centre ville ont un air vintage, juste ce qu’il faut pour se souvenir des années de collège puis de lycées dans ce même quartier, il y a… longtemps. Je rentre déjeuner avec une amie au bistrot du boucher juste à coté du théâtre. Le coin est charmant avec un faux air de faubourg parisien et en fermant les yeux nous aurions pu entendre Cora Vaucaire, Barbara ou Montant nous chanter « Trois petites notes de musique », « Quand reviendra tu » ou « La complainte de la butte ».
Sans que nous le sachions, à quelques années d’écart nous avons passé dans ce quartier du Théâtre de la Roche sur Yon  nos mercredis après midi, quand le surveillant général du collège nous laissait quartier libre. Années tendres, années bénies ou la fin de l’enfance laisse la place à l’adolescence. Nos familles à l’époque se faisaient un point d’honneur à mettre suffisamment d’argent de coté pour nous « payer » des études à la ville, nous apprendre les bonnes manières dans un collège catholique.
Nous ne savions ni l’un ni l’autre que nous avions vécu cette même expérience de notre début d’adolescence. Un élément supplémentaire de nos destins qui sans être commun ont un parcours en bien des points similaires. Nous avons tous les deux des engagements dans la même organisation, nous y partageons les mêmes satisfactions et les mêmes galères. Nous laissons tous les deux un conjoint à la maison qui non seulement partage notre vie mais aussi notre métier et notre ferme.
C’est peut-être tout cela qui a emmené notre conversation sur les valeurs simples de la terre, sur les repas qui chaque jour, sans qu’ils en soit même conscient réunissent les familles de paysans autour de la table familiale. Il y a derriere ces repas tout le savoir faire des femmes de la terre qui avec trois œufs, un peu de farine et beaucoup d’amour vous feront le meilleur des gâteaux. L’instinct qui leur fera préparer un pot au feu pour réchauffer les hommes qui rentrerons du bois en un froid midi d’hiver. Le souci d’économie qui leur fera mettre un peu trop de légumes et de bouillon pour en faire le souper du soir ou du lendemain.
Nostalgie d’un temps révolu, c’est possible à l’époque que nous vivons, ou tout va trop vite, ou nous ne savons plus nous poser. Valeurs et savoir faire à conserver, je le pense, nous le pensons tous les deux. Il y a dans ces savoirs ce qui devra construire la société de demain si nous ne voulons pas quelle nous broie. Ces valeurs se nomment : l’empathie, l’abnégation, le respect de l’autre. Ces valeurs qui font qu'ensemble la vie est belle.

Hervé Pillaud