samedi 10 mars 2012

Je l'appelais "Pé'Nand"


lettre de guerre envoyée par Ferdinand à sa femme et son fils
Je suis né il y a 55 ans à la Pitardiere, j’y vis toujours. J'y ai connu enfant quatre générations : mes arrières grands-parents, mes grands-parents, mes parents, ma sœur et moi. Je garde le souvenir d'une enfance heureuse dans une maison où il faisait bon vivre; un jour peut-être, je vous parlerai de ma sœur, de mes parents, de mes grands-parents… peut être !
Je veux prendre un instant pour vous compter l’histoire de mon arrière grand-père. Il s’appelait Ferdinand Morin, je l’appelais « Pé’Nand ». Ancien de quatorze, il avait connu Clémenceau le grand vendéen, il lui vouait un respect sans faille presque de l’admiration. Comme lui, il était plutôt radical bien qu’il ne manquait jamais la messe du dimanche matin.
Parti valet de ferme à douze ans, il n’avait eu depuis lors d’autre objectif que d’avoir sa propre “cabane” (c’est le nom que les vendéens donnaient à leur ferme). Il connu Sylvanie son épouse au début de 1910, mon grand-père est né deux ans plus tard. La guerre arracha Ferdinand aux siens dès le  début de 1914, il y restera cinq ans. Les années furent terribles, les épreuves aussi. Jamais ils ne parlaient de ces temps de souffrance. Il était revenu, c’était l’essentiel. 
De retour de la guerre, il reprit le travail sans se poser d’autre question sur les quelques hectares loués à un notable du village. Il travaillait dur, sa famille avait à manger et au fil des ans, il mit assez d’argent de côté pour pouvoir prendre une ferme plus grande. À la fin des années vingt, ils partirent tous les trois (mes arrières grands-parents et leur fils) vers la Nicolière à quelques kilomètres de là. La terre n’y était pas bonne, mais la “cabane” un peu plus grande. Il y avait là, 25 ha de terres, de prés et une bonne vigne. Il y avait aussi quelques vaches en métayage dont il acquit la moitié comme c’était l’usage avec les économies patiemment amassées depuis une dizaine d’années. Il n’eut jamais envie de s’installer durablement dans ce village.
Il voulait une métairie, une vraie, une faisant partie d’un grand “am’nage” (terme employé par les vendéens à l’époque pour désigner une propriété divisée en plusieurs métairies appartenant le plus souvent au château du village). La Vendée comptait beaucoup de grandes propriétés, appartenant à quelques nobles mais surtout à de grands bourgeois. Le métayage y était la règle, le propriétaire avait un régisseur qui surveillait la gestion de son bien, les métayers faisaient fructifier celui-ci, dans des conditions souvent plus proches de la soumission que du partenariat. Les propriétaires se faisaient appeler “not’maitre" par les métayers et leur famille. Ces habitudes tenaient plus de pratiques obséquieuses que du respect. Souvent les métayers étaient dociles par devant mais « se débrouillaient… » Mon aïeul n’avait guerre de prédisposition à travailler dans ces conditions.
C’est pour la Toussaint 36 qu’il trouva la ferme qui lui convenait. Il visita la Pitardière, grande et belle métairie avec une maison pouvant loger une famille, deux valets et une bonne. Il y avait aussi une grange à foin pour nourrir un bon cheptel tout l’hiver, deux étables capables d’accueillir une cinquantaine de bovins, 60 ha de terres et de prés à faire fructifier, une vigne et un verger. Il dit au propriétaire des lieux son intérêt pour sa propriété. L’autre le sachant courageux et capable donna son accord. Pour lever toute ambiguïté, mon ancêtre, le regardant en face et sans arrogance lui précisa: “Monsieur, je vous respecterai, je ferai fructifier votre bien de mon mieux, mais jamais je ne vous appellerai not’maitre”. L’autre bien que surpris accepta le chalenge lui lançant : “bon dieu Morin, j’aime ça, au moins je sais que vous, vous ne me volerez pas”.
Je suis fier d’être de ce sang, et je pense que c’est là que je trouve mon âme de syndicaliste.  
                                                                       Hervé Pillaud