mercredi 14 mars 2012

La volonté des hommes


le Lay à Mareuil sur Lay
J’ai vécu de 1988 à 1998 une aventure qui sans être exceptionnelle marquera ma vie et celle des paysans de ma commune de façon indélébile. Nous étions installés agriculteurs pour la plupart depuis quelques années, l’irrigation était et est toujours indispensable pour sécuriser nos entreprises. Nous allions puiser l’eau pour irriguer nos cultures dans le Lay, rivière qui traverse la commune. Au fil des ans, le nombre de pompages augmentait, menaçant la vie du cours d’eau. C’était ça bien avant que l’on parle d’environnement, de biodiversité et encore moins de principe de précaution.
L’été, par moments fin août, le Lay prenait des allures d’oued d’Afrique du Nord. Les choses n’étaient pas sérieuses, il nous fallait réagir, chercher des solutions, tout en préservant les exploitations agricoles. Nous avons d’abord dû convaincre nos collègues qu’il allait falloir mettre la main au portefeuille, nous allions devoir stocker l’eau l’hiver pour pouvoir l’utiliser l’été. Nous avions la volonté d’amener tout le monde dans notre projet, nous ne devions pas laisser un agriculteur au bord de la route. Nous devions convaincre les autorités politiques de nous aider dans notre projet, voir avec l’administration départementale comment mener à bien les choses.
Les années 88 et 89 furent consacrées à l’élaboration du projet. Nous voulions prendre notre temps pour mener à bien les choses. Sur une dizaine de communes, c’était une centaine d’agriculteurs à convaincre, la plupart était au moins au départ convaincue que les choses pourraient durer encore longtemps comme ça. Ils avaient toujours pris l’eau à la rivière, en vertu de quoi les choses devaient-elles changer ? C’était sans compter avec trois terribles sécheresses de 89 à 91. Le 21 juin 1989, un arrêté préfectoral interdit tout prélèvement pour irrigation dans le Lay. Nous étions atterrés, nous avions les solutions, mais nous n’étions pas prêts à les mettre en œuvre. Dans l’urgence nous avons essayé de proposer des solutions, le préfet ne voulait rien savoir, pourtant pour nous, il n’était pas question de subir.
Unis comme un seul homme, avec l’appui de la FDSEA nous décidons de passer outre l’interdiction et de le faire savoir : nous remettons les pompes en routes,  convoquons la presse et le lendemain matin tous les bureaux de tabac de Vendée placardaient « trente agriculteurs hors la loi aux Moutiers sur Lay ». L’administration va alors se réviser, accepter de discuter avec nous. Nous convenons ensemble de mettre en œuvre la réalimentation du Lay tel que nous l’avions proposée. Chaque semaine devra se tenir une réunion entre l’administration et nous, ils nous imposent la présence de la fédération de pèche et au premier dérapage nous arrêtons tout. Nous tiendrons tout l’été, aucun agriculteur ne passera outre nos consignes, n’actionnant les pompes qu’avec notre autorisation.
De 1990  à la fin de la décennie, nous réaliserons des réserves pour irriguer plusieurs milliers d’ha. Nous allons reprendre une carrière désaffectée où nous stockerons 3 000 000 m3 d’eau, creuser un lac pour en garder 5 000 000. Nous allons prendre l’eau dans un cours d’eau pour l’amener vers un autre. Nous sauverons ainsi une centaine d’exploitations agricoles, elles existent toujours. La rivière, elle ne connaîtra plus jamais la sécheresse, les nénuphars et les gougeons reviendront. Tout le monde s’y retrouvera.
Au moment où se tient à Marseille le forum mondial sur l’eau je veux simplement faire part de ce témoignage pour vous dire que ce ne sont pas les règlements, les idéologies, ou l’attentisme qui donnent les solutions mais la volonté des hommes
                                                                       Hervé Pillaud