dimanche 29 juillet 2012

Lettre de ma rivière

Le Lay aux Moutiers sur le Lay "la rivière" de mon enfance 

Ce matin ma rivière m'a écrit une lettre, jamais  elle ne m'avait écrit. Qui  a-t-il donc d'aussi grave pour qu'elle prenne sa plume. Est-ce que j'ai fait quelque chose qui ne lui a pas plu. A-t-elle vu quelqu'un qui l'inquiète. 
Elle m'a glissé  ces quelques mots:



Cher Hervé

Qui sont ces gens qui sont venu me voir cette semaine, tu dois les connaître, tu connais tout le monde. J'ai d'abord cru que c'est toi qui les envoyais, ils avaient des papiers, des photos de moi, des appareils pour faire d'autres photos. J'aime bien quand les gens me prennent en photo, tu le sais je suis coquette. Tu le sais mieux que quiconque, avec tes amis vous avez tout fait pour me rendre belle. Ce n'était pas toujours du meilleur goût, mais jamais je ne m’en suis plainte. Vous avez toujours fait ça avec amour et avec le temps, des fois, vous vous en rendez compte. Alors vous redonnez la touche qu'il faut pour me rendre plus belle. Vous me connaissez, pas besoin de mots entre nous, vous savez ce qu'il faut faire.
Quand ils se sont approché, ces hommes avec leurs papiers et leurs appareils, j'ai vu qu'ils n'étaient pas du même sang, ils avaient l'air sérieux, inquiétant même. Ils portaient des uniformes, ils avaient une arme à la ceinture. Une arme pour quoi faire, je n'ai jamais fait de mal à personne, moi. En plus tu le sais je n'aime pas les uniforme. 
Le père Elie est passé avec sa canne à pèche, tu sais le père Elie, il n’a peur de rien, il leur a demandé ce qu’ils faisaient là avec des pistolets. Ils lui ont dit que c’était pour me protéger. Il est reparti en haussant les épaules et marmonnant « protéger la rivière avec un pistolet, n’importe quoi » 
Les inconnus  parlaient entre eux, ils étaient trois, il y avait un chef, il avait l'air encore plus sérieux et plus antipathique que les autres. J'ai tendu l'oreille, avec l'âge j’entends de plus en plus mal. Ils disaient de moi des ignominies: que j’étais polluée, que mes berges étaient trop sophistiquées, que les parures dont vous m'avez orné, (tu sais Hervé, ces chaussée aux moulins) dénaturaient mon lit. D’abord qu'est ce qu'ils en connaissent de mon lit, je ne suis pas comme ça moi, n'y vient pas qui veut dans mon lit.
La colère à commencée à monter en moi et tu sais ce que ça donne si je me mets en colère, nous sommes du même sang. J'ai souhaité que les ragondins, qui pourtant m'ennuient souvent, aient fait un beau trou, bien caché dans l'herbe pour les faire glisser et de les accueillir dans mon lit. Les accueillir oui,  mais pas pour ce que tu crois. Forniquer de temps en temps, je veux bien mais pas avec eux. De beaux jeunes gens venant se baigner comme vous le faisiez autrefois oui, mais pas eux. Tiens, j’y pense, je ne vois plus de jolies filles et de beaux garçons venir se baigner, est ce parce qu'ils ont interdit la baignade, les scélérats.
J'ai entendu qu'ils voulaient me redonner mon aspect naturel, me faire redevenir ce que j'étais autrefois. Est ce qu'ils m'ont demandé mon avis, je suis bien comme ça, vous prenez soin de moi, tout l'été vous me fournissez suffisamment d'eau et l'hiver vous faites ce qu'il faut pour que je ne prenne pas de poids. Je suis belle comme ça et je sais que depuis toujours, vous et vos parents avant vous, les parents de vos parents bien avant, vous avez pris soins de moi.  Moi, je suis fière de vous donner de l'eau pour faire pousser vos culture, pour faire tourner les roues de vos moulins, pour donner à boire à vos vaches. Alors pourquoi ont t'ils décrété ces messieurs qu'il fallait me rendre à la nature.
J'ai vu que ces gens avec leurs uniformes ils étaient fort, qu’ils connaissaient du monde et que je ne pourrais pas m'en tirer comme ça. Ils sont parti avec « les preuves de ma laideur » comme ils ont dit et des notes pour me redonner l'aspect qu'ils croient être beau. Toute la journée j'y ai repensé cherchant ce que je pouvais faire pour les en empêcher. Je n'ai rien trouvé et le soir avant de m'endormir j'ai pleuré.
C'est pour ça que ce matin j'ai pris ma plume pour t'écrire.
Dit Hervé, dit moi, tu ne les laisseras pas faire, tu me le promets.

La Rivière
(qui t’a vu naître)