dimanche 20 janvier 2013

Miroir


Se lever le matin, mettre le pied au bord du lit, quitter les vapeurs de la nuit et s’éveiller au jour qui commence. Alors commencer à réfléchir, se souvenir d’hier, penser à ce que l’on doit faire aujourd’hui. Encore un peu somnolant, se rendre  vers la salle de bain. Là lever la tête, les deux mains posées sur le lavabo, se regarder dans la glace. Voir son visage, se demander si on peut sourire, revoir dans ce miroir la veille et le passé. Voir ce que l’on a fait, réentendre ce que l’on a dit, ce qui est beau, ce qui ne l’est pas. Revoir ce qui est juste, au moins ce que l’on croit. Penser un peu à soi, se dire qu’on a raison.
Voir une ride sur son front et avec le réveil, d’autres souvenirs. Ils s’appellent mensonges, des petits et des grands, certains sont avouables d’autres ne le sont pas. Les rides se font plus creuses et  les mots vous reviennent. Les mots prononcés, les mots faciles, les mots qui tuent, ceux qui font mal. Ils ont été dits comme une échappatoire ; comme une justification, comme une facilité, comme une médiocrité. Revoir cet homme devant soi, cet homme qui essayait de convaincre. Cet homme qui avait les mots, les mots qui sonnaient justes, mais les mots qui dérangeaient. Alors se revoir lui asséner d’autres mots, juste pour contredire, pour déstabiliser.
Dans le miroir, revoir son visage, ses lèvres qui tremblent, ses yeux effrayés par les mots entendus. Les mots narquois, les mots insolents envoyés à grand coup de menton, drapés de certitudes. Les mots clichés, les mots que les autres vont acquiescer d’un grand éclat de rire, les mots qui vont ridiculiser. Revoir son visage de peine, son visage humilié et en rire et en faire rire. Penser alors que l’on est satisfait, entendre à peine un instant la petite voie qui dit que cela n’est pas bien, la chasser, l’envoyer loin pour ne plus l’entendre. Se réfugier dans sa zone de confort, là ou on est bien, ou la vie est facile, d’ou on peut tout voir, tout commenter, tout justifier. D’ici juger, vilipender, apostropher, d’ici commencer à calculer.
Calculer ce que l’on va faire, ce que l’on va dire quand il va revenir, quand il sera là à essayer de convaincre. Calculer ce que l’on lui laissera dire pour mieux le contredire, le ridiculiser. Calculer ou on ira le chercher, ou il n’est pas à son aise.  Chercher la zone d’ombre, toute petite, même imaginaire que l’on va exploiter. Celle qui va l’abaisser et sans rien faire s’en valoriser. Alors calomnier, continuer, dénigrer sur des riens, diffamer. Arranger, arranger les autres, la main sur le poitrail. Affirmer qu’il est mauvais, qu’il vous trompe, qu’il ne faut pas le croire, qu’il est cupide et menteur. Dans un grand élan de lyrisme, revenir sur soi et face à "l'affabulateur",  affirmer sa bonne foi.
Là devant la glace en revoyant tout cela, se poser une question, juste une seule, pourquoi fait on ça ? Voir la ride qui se creuse, qui se creuse encore, se dire que ce n’est pas vivable, que l’on ne peut pas. Alors avoir les yeux qui s’ouvrent, esquisser un sourire, juste au coin de la lèvre et se dire que finalement tout ça doit être vrai et que l’on a raison. Avec ce sourire un tantinet narquois, voir la ride disparaitre et puis s'en contenter.   De là repartir, le menton bien levé, le pas sûr et bien droit. Être fier dans ses bottes que l’on sait bien trop grandes mais que l’on veut porter. Sortir de la maison respirer un grand coup, sentir la mauvaise foi et sourire à nouveau. Hocher la tête et se dire : "la mauvaise foi, c’est quoi ça ?"
Hervé Pillaud