jeudi 30 octobre 2014

La rivière Espérance

Je ne sais pas si la comparaison est opportune, mais au moment où la retenue collective de Sivens défraie la chronique, je veux apporter en témoignage ce que nous avons mis en place il y a 25 ans en Vendée.
Dans les années 80 les jeunes agriculteurs que nous étions s’installaient par centaine. Sur de petites fermes, nous développions toute sortes de productions : du lait, de la viande bovine, du porc, mais également des céréales, des vergers, des cultures légumières. L’enthousiasme et l’envie d’entreprendre étaient la règle. Nous nous sommes endettés pour faire passer l’agriculture de la quasi autarcie à des fermes rentables capable de faire vivre une famille. Tout était à faire : nous fondions nos familles en même temps que nous installions nos entreprises. Dans ces années 80 nous avons connu une succession de sécheresses qui mettaient à mal le devenir de nos exploitations. Pour sécuriser nos entreprises, les installations d’irrigation fleurissaient partout autour du Lay, petit fleuve côtier qui traverse la Vendée. Bien des étés nous avons mis à mal notre rivière et vite nous avons pris conscience qu’il nous fallait chercher des solutions. De 1986 à 1989 nous avons regardé toutes les hypothèses pour stoker l’hiver toute l’eau dont nous avions besoin pour arroser nos cultures l’été. En 1989 nous avons abouti à trois projets pour réalimenter notre rivière, les études étaient faites, les financements trouvés, les chantiers pouvaient commencer.
Le climat, lui, ne nous a pas attendu et le 21 juin 89 la sentence tombait : « Interdiction totale de prélever de l’eau à des fins d’irrigation sur le Lay et ses affluents » ; ce n’était pour nous simplement pas possible, alors nous avons dit : « Non ! Non nous n’arrêterons pas nos pompes, mais nous trouverons des solutions pour ne pas mettre à mal les équilibres naturels». Les pouvoirs publics conscients de notre détermination nous ont dit « banco, nous vous faisons confiance mais nous voulons une rencontre hebdomadaire pour suivre l’état du milieu et nous exigeons la présence de la fédération des pécheurs » : elle a légitimité à participer à cette expérience. Nous avons réuni tous les irrigants, mis en place les règles de répartition de l’eau, chaque jour il nous fallait des bras pour mettre en œuvre des solutions pour fournir de l’eau à chacun. En un été nous avons créé la confiance, nous avons fédéré les acteurs, créé des liens. L’enthousiasme a vite pris le pas sur les craintes, la confiance s’est installée, tout devenait possible. Nous avons passé l’été sans que l’administration n’ait eu à réglementer, aucun irriguant n’a transgressé les règles que nous établissions ensemble semaine après semaine.
De 1990 à 1992 nous avons construit de quoi fournir de l’eau à tous ceux qui en avaient besoin. Une capacité de stockage de dix millions de mètres cubes d’eau à été créé sur plusieurs sites. Nous avons fait transité cette eau vers la rivière dans tous les sens. Tous les champs pouvaient être irrigués, les paysans n’avaient plus à craindre la sécheresse, la crainte du manque de fourrages laissait la place aux projets d’avenir. Dans le même temps les nénuphars, qui n’étaient plus qu’un souvenir nostalgique, sont revenus, les gougeons dont nous avions perdu le gout ont pu revenir dans nos assiettes.
Durant huit années de 1989 à 1997 nous avons fait évoluer toutes ces installations. C’était un projet d’agriculteurs avec le soutien des pouvoirs publics. Les circonstances de la vie nous ont apporté leurs lots de joies et de peines. En 1997 mon ami Vincent avec lequel nous avons mis en place tous ces équipements nous quittait, il n’est pas de jour sans que je ne pense à lui. Dans les campagnes du Tarn, il y a également des agriculteurs qui veulent simplement trouver un avenir pour leur entreprise. Il y a aussi des Vincent capables d’emmener les autres agriculteurs dans des projets d’avenir. Nous avons fait du Lay « la rivière espérance » et j’en suis fier. Sivens sera un beau « lac espérance » qu’aucun zadiste professionnel ne pourra arrêter… si nous le voulons !
                       Hervé Pillaud